Ancien champion de tennis en fauteuil, Michaël Jeremiasz s’est retiré des courts pour aider à sensibiliser les autres au handicap. Avec son association “Comme les autres”, il cherche à banaliser cette différence avec la bonne humeur qui le caractérise. Aujourd’hui, il nous confie son regard sur le sport, le handicap, l’engagement et le changement possible.

Une définition de toi en 3 mots, c’est possible ? 

De bon matin*, ce n’est pas évident mais je vais tout faire pour que ça le soit ! Histoire qu’elle soit assez fidèle, je triche un peu et j’emprunte celle que mon frère donne de moi : un sportif qui s’engage pour des causes d’intérêt général. Ça fait un peu plus que trois mots, mais je crois que ça résume assez bien les choses. Pour ma part, je me vois surtout comme quelqu’un de passionné, d’ambitieux et d’engagé. Faire tout à 200%, cela pourrait être ma devise ! 

*Oui, il s’est levé à 8h pour répondre à nos questions. 8h. Tous les héros ne portent pas de cape…

À la suite de ton accident, comment as-tu abordé ton handicap ? 

Je me rappelle avoir flippé comme rarement dans ma vie. T’as 18 ans, tu profites à fond de ta jeunesse et là, en l’espace de quelques secondes, tout bascule. Alors oui, t’as sacrément les jetons. La peur d’affronter tout ce que tu ne connais pas, de subir un changement aussi brutal.

Je me suis retrouvé dans une posture de rejet, de déni complet. Pour moi, c’était un véritable sentiment d’injustice. La vérité, c’est qu’on se sent juste impuissant : on n’a pas voulu que ça nous arrive, mais on est obligé de vivre avec cette nouvelle réalité. Et elle est sacrément violente au début, je peux vous l’assurer. 

Quels ont été les impacts de ton handicap sur ta vie quotidienne ? 

Depuis qu’on est petit, on nous apprend les gestes du quotidien. C’est une gymnastique progressive mais qui fonctionne grâce à la plasticité du cerveau des jeunes enfants. Mais réapprendre tout cela à 18 piges, c’est pas une partie de plaisir. Là, vous êtes en possession d’un corps d’adulte et tout change.

Ce qui semblait si facile avant devient le Mont Everest. On doit se réadapter à nous-mêmes et à s’adapter au monde. Le chemin est long et, moralement, assez difficile.

Est-ce que le handicap est un thème que l’on peut aborder avec légèreté et humour ? 

Bien sûr ! Et surtout, il le faut ! Moi, je pars du principe que je n’ai qu’une vie. Je ne crois pas en l’existence de quelque chose après, je suis dans le présent et je veux profiter un max. J’ai un besoin de bouffer la vie permanent, de prendre tout ce qu’il y a de bon et de ne pas me soucier du mauvais. Que ce soit avant ou après mon accident, je suis resté le même mec avide de ce plaisir là : celui qui te fait te sentir présent au monde. 

Alors oui, une fois la colère et le déni passés, il faut savoir rire de la situation. L’humour, c’est aussi une façon de se réapproprier son corps, d’accepter sa condition. Puis c’est surtout un briseur de glace : en faisant rire les gens, on parvient plus facilement à faire passer un message.

C’est quoi la solution pour faire évoluer les regards sur le handicap ?

Elle tient en 4 mots : “Apprendre à vivre ensemble”. Pour cela, il faudrait déjà faire en sorte que les enfants handicapés aient accès eux aussi à l’école de la République et qu’ils ne soient plus ghettoïsés. Il faut savoir qu’aujourd’hui, en France, les handicapés sont la minorité la plus discriminée. Pourtant, il n’y a aucune raison qu’on ne bénéficie pas des mêmes services que tous les autres ! 

Pour toi, qu’est-ce qui a été fait et, surtout, qu’est-ce qu’il reste à faire ?

En toute honnêteté, je n’ai pas un regard aussi défaitiste qu’il y a 19 ans mais je suis persuadé qu’on peut faire beaucoup plus. Certes il y a eu des mesures politiques mises en place pour aider les handicapés, mais ça ne fait pas tout. Le grand du travail, il se passe sur le terrain, comme tout ce qu’on fait avec l’association “Comme les autres” : il faut aller interpeller le grand public dans les écoles, les associations, les entreprises…

Se rencontrer et militer pour parvenir enfin à vivre ensemble. Mais surtout, il faut banaliser la différence. Parfois les gens sont étonnés de nous voir aller en discothèque, boire de l’alcool, parler ouvertement de sexualité… Pourtant c’est ce qu’on fait, et on le fait avec beaucoup de plaisir croyez-moi ! 

En quoi le sport est inspirant, notamment pour les nouvelles générations ? 

Le sport, c’est un outil qui vous permet de sortir d’un environnement dans lequel vous avez tendance à vous enfermer. Souvent, au sein notre cadre personnel et professionnel, on se retrouve avec des personnes qui nous ressemblent. Dans le sport, c’est complètement différent ! Sur le terrain, on est face à des femmes et des hommes de tout horizon. Voilà pourquoi le sport est créateur de lien social : il nous ouvre aux autres. Pour les jeunes, cela est essentiel.

À l’heure où les écrans tendant à remplacer la balle de tennis ou le ballon de foot, le sport est ultra important. Non seulement pour l’aspect social que je soulignais juste avant, mais aussi pour leur santé. Aujourd’hui, nos jeunes sont devenus trop sédentaires ce qui les rend plus fragiles face aux risques d’obésité ou de diabète… Les tournois Fortnite c’est cool, mais un bon petit duel sur le court c’est sympa aussi ! 

Selon toi, en quoi les valeurs du sport peuvent-elles aider lorsqu’on a un handicap ? 

Lorsque vous vous retrouvez paralysé après un accident, votre corps n’est pas vraiment votre meilleur ami. Il est abîmé, paralysé et devient plus un poids qu’un allié. Grâce au sport, il y a un travail de réconciliation qui s’opère. On redécouvre nos limites, nos capacités, nos forces : on reconquiert son corps à travers l’effort sportif. Selon moi, le sport devient alors un véritable accélérateur dans la reconstruction. De cette manière, on peut réapprendre à s’aimer. Moi, aujourd’hui, je peux le dire haut et fort : je me kiffe ! Je suis bien dans mon corps et dans ma tête, et ça c’est primordial. 

À l’heure où l’on évoque beaucoup le sport “business”, est-ce encore possible d’inspirer et d’en promouvoir ses valeurs ? 

Il faut bien penser que tous les sports ne sont pas traités de la même façon. Certains sont surmédiatisés, d’autres se vivent plutôt dans l’ombre. La réalité c’est que, dans la majorité des cas, le sport est loin d’être un eldorado financier. Vous pouvez être champion et avoir une situation précaire ! Le sport est souvent bien éloigné du business et se rapproche plus de l’humain. Donc oui, et encore heureux, il est encore possible de véhiculer des valeurs de respect et de tolérance grâce au sport. 

On n’allait pas te laisser partir sans nous expliquer ton rapport avec Ulule ! Comment places-tu Ulule dans les acteurs du changement ? 

Ulule met ses réseaux au service de projets impactants et mobilise la société. Votre plateforme permet de faire quelque chose d’essentiel : favoriser la solidarité. C’est un outil qui suscite l’engagement envers l’autre, le don, le coup de main. Grâce à vous, on sent que les gens sont moins méfiants et veulent vraiment s’impliquer ! Au fond, je crois qu’on ressent tous de plus en plus ce besoin de se sentir utile. Et vous nous donnez les conditions pour l’être !